La gestion mentale, une pédagogie des moyens d’apprendre [Le Journal de l'Education, oct. 2010]
Anne Moinet-Lorrain, enseignante, formatrice en gestion mentale
La gestion mentale est une démarche pédagogique concernant tous les apprentissages, scolaires ou autres, et elle peut aider chacun à penser, quel que soit l’âge.
Le concepteur, Antoine de La Garanderie (1920 -2010) a consacré sa vie à l’enseignement. Touché lui-même par l’échec scolaire pendant son adolescence, il s’est attaché pendant quarante ans à questionner les gens sur ce qu’ils faisaient dans leur tête lorsqu’ils étaient en apprentissage. Il a ainsi, à partir du terrain, entrepris de décrire la dynamique de cinq gestes mentaux (l’attention, la mémorisation, la compréhension, la réflexion et l’imagination créatrice) et il a mis au point une manière d’interroger, qu’il a appelée « dialogue pédagogique ». Ses recherches – publiées à partir des années 80 jusqu’à sa mort (1) – ont permis de mieux cerner la dynamique de l’apprentissage, les passages obligés de celui-ci, mais aussi la grande diversité des profils d’apprentissage. Chacun a tendance à croire qu’il existe une manière d’apprendre. En fait, la diversité d’approches est très grande et c’est à partir de ses propres moyens d’apprendre que l’on peut faire progresser sa méthode de travail. Certains ont besoin de voir d’abord dans leur tête, d’autres de se parler ou de ressentir ; certains ne peuvent démarrer que s’ils ont une idée globale du travail à faire, d’autres se sentent à l’aise dans la succession, certains comprennent par l’explication, d’autres par l’application, etc. Chacun doit découvrir et compléter sa boîte à outils personnelle et constater qu’il peut parfaire son équipement à tout âge.
La finalité est de faire émerger à la conscience des processus cognitifs qui d’ordinaire restent implicites et de les faire émerger grâce à l’introspection. Quand l’apprenant prend conscience de ses potentialités, de ses besoins personnels en terme d’apprentissage, de la structure des gestes mentaux et des incontournables de certaines tâches, il peut devenir progressivement autonome. La prise de conscience mène à la maîtrise.
Prenons l’exemple du manque de concentration dont beaucoup se plaignent. Les injonctions du type « Fais donc attention ! » restent sans effet. Quand on peut faire vivre à l’élève ce qu’est l’attention, l’amener à décrire le processus et constater quelle est sa manière à lui d’être attentif, le problème a bien des chances de se régler. Faire attention, c’est toujours faire attention à quelque chose, pour quelque chose. Il s’agit de trier les caractéristiques de l’information que je veux mettre dans ma tête, sous une forme qui me convient (en gestion mentale, ce processus s’appelle l’évocation) en vue d’une utilisation que j’anticipe avant même de prendre contact avec cette information (c’est le projet). Prenons l’exemple simple de l’orthographe d’usage : si je n’ai pas compris que j’ai à évoquer les détails d’un mot qui pourraient me poser problème (les lettres muettes, les doubles consonnes, etc.), en me les redisant, en les revoyant dans ma tête ou en me sentant les écrire tout en me projetant déjà dans la réutilisation du mot écrit à court, moyen et long terme, je peux rencontrer mille fois le mot sans en fixer la graphie. C’est pourquoi les grands lecteurs n’ont pas tous une bonne orthographe ! Mais si j’ai pris conscience du travail à faire et de mes moyens de le mettre en oeuvre, je reprends espoir et je peux progresser très vite : je sais désormais où je vais et comment m’y rendre. Le projet d’abord conscient va devenir progressivement automatique et je vais spontanément observer la forme des mots partout où je les rencontre.
Pour le pédagogue, ce n’est pas le programme qui change, mais le regard : le focus est mis sur la manière dont les élèves peuvent s’approprier la matière. Cela implique que lui-même se distancie de ses processus d’expert, prend conscience de son propre profil d’apprentissage, afin de ne pas le considérer comme universel. Cela veut dire aussi qu’il prend le temps d’interroger les apprenants sur leurs processus mentaux, qu’il les écoute avec bienveillance pour chercher avec eux comment mieux utiliser leurs propres outils méthodologiques. L’enseignant devient un « passeur » vers la connaissance et il pratique une pédagogie de la proposition. Cela induit un changement profond : le climat est positif, axé sur une confiance mutuelle, une recherche commune ; l’élève se sent guidé, mais de plus en plus autonome. Son estime de soi se trouve renforcée et il apprend la responsabilisation et l’intériorisation, attitudes qui aident à grandir et à vivre sereinement ensemble.
(1) Vous trouverez une bibliographie, des explications, des exemples, des témoignages sur le site www.if.belgique.be. Consultez aussi les productions du projet européen Comenius consacré à la gestion mentale www.conaisens.org., documents théoriques, mais aussi séquences filmées montrant la gestion mentale en action de la crèche à l’université dans cinq pays différents.