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La petite enfance

 

Entre peluches et tableau noir : l’école maternelle 

Par Danielle Mouraux, Sociologue [art. tiré du Journal de l'Education - oct. 2008]

 

L’entrée en maternelle donne le départ d’un incessant voyage de l’enfant entre deux mondes fondamentalement différents : sa famille et son école.

 

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Deux mondes si différents

La Famille est un milieu rond, une communauté dont les principes de fonctionnement(1) sont l’affectif, l’individuel, le particulier et le gratuit :

L’affectif parce que c’est le Cœur qui prime : les émotions et les opinions sont prépondérantes, les relations, parfois passionnelles, sont dictées par l’amour et la haine et varient entre câlins et claques, entre sympathie et antipathie. On sent, on croit. Les liens familiaux que sont l’alliance et la filiation sont uniques et immuables ; on ne peut cesser d’être l’enfant de sa mère et de son père.

L’individuel, le personnel parce que chaque membre de la famille est unique et irremplaçable. C’est sa personnalité propre, ce qu’il est qui importe le plus.

Le gratuit parce que les relations familiales sont inconditionnelles : les membres de la famille ne doivent rien prouver, ni dans ce qu’ils sont ni dans ce qu’ils font, pour rester membres de la famille.

Le particulier parce que chaque famille est  unique, à la fois semblable et différente des autres : les éléments qui la composent sont si variés et si nombreux, l’alchimie qui les entremêle et les organise est si complexe qu’il est impossible de rencontrer deux familles identiques. Chaque famille construit sa propre culture faite de langages, de rites, d’habitudes, de regards sur le monde, de rapports à la vie.

Dans ce monde rond familial, l’enfant acquiert mille et un savoirs, attitudes et comportements : en observant les adultes, en répondant à leurs sollicitations, en les imitant, en faisant des essais et des erreurs, l’enfant apprend à parler, manger, marcher, écouter, rire, pleurer, jouer, créer, … Le tout sans programme d’étude, sans leçons, sans discours organisé sur les savoirs, sans évaluation non plus ; mais toujours dans les limites de ce que connaît sa propre famille, en se cantonnant à son capital particulier, en restant à l’intérieur des frontières de son monde à elle.

C’est pour dépasser ces limites que  la société a créé l’Ecole. 

 

L’Ecole est un monde totalement différent, carré, institutionnel, où les principes de fonctionnement sont le cognitif, le collectif, l’universel et l’évaluatif

Le cognitif car ici, c’est la Tête qui est aux commandes : il s’agit avant tout de comprendre le monde, soi-même et les autres. On est dans l’empathie  et la Raison. On sait.

Le collectif parce que l’Ecole est faite de groupes où c’est l’action des individus, ce qu’ils font qui est important. Cette action vise l’apprentissage et est impersonnelle et professionnelle.

L’évaluatif parce que l’Ecole doit assumer des missions précises et prescrites par la loi et que son activité doit par conséquent être observée, mesurée, sanctionnée  et certifiée.

L’universel parce que l’Ecole transmet des outils culturels qui se veulent universels mais qui privilégient un rapport au monde scriptural abstrait, en opposition au rapport oral pratique développé dans les familles.

 

Evidemment, puisque les acteurs scolaires sont des êtres humains, les éléments ronds sont eux aussi bien présents à l’école, surtout en maternelle, qui accueille des enfants peu « institutionnalisés ». Mais ils n’en sont pas le moteur, ils sont en périphérie, ils ne sont pas aux commandes. Ils sont traités au sein des apprentissages. Par exemple, l’affectif devient objet cognitif : on l’analyse, on tente d’en comprendre le fonctionnement et le rôle (notamment dans la motivation de l’apprenant), on l’emploie pour communiquer et (faire) agir, pour socialiser.

 

Un incessant va-et-vient

Dès deux ans et demi, dès qu’il pousse la porte de la première maternelle, l’enfant entreprend un extraordinaire périple : il entre dans un autre monde, à l’opposé de ce qu’il connaît dans sa famille. Pour lui, tout est nouveau, insolite, étrange, hostile voire ennemi ! Il s’agit pour lui d’aborder une logique de pensée et d’action plus cognitive qu’affective, de passer à un registre de relations plus collectif qu’individuel, plus impersonnel et professionnel, d’accepter un regard plus évaluateur, de s’appuyer sur son monde particulier pour aller vers un monde plus global, plus universel, bref il s’agit pour lui d’acquérir une autre culture, plus écrite et abstraite qu’orale et pratique.

 

Mais cela ne suffit pas : ce petit bout doit non seulement s’adapter à l’école mais il doit aussi garder pied dans sa famille, et pour cela réussir à faire les allers-retours, à  passer chaque jour et dans les deux sens d’un monde à l’autre. Qu’il est dur et périlleux mais aussi captivant et amusant de passer sans cesse de Maman à Madame, de la cuisine à la classe, du biberon au crayon, de moi à nous, du dessin à la phrase, de je sens  à  je sais !(2)

 

C’est en décortiquant ces passages que l’on comprend combien l’école maternelle est décisive car c’est là que les petits apprennent non seulement à se socialiser et s’épanouir, mais surtout à acquérir, en les exerçant chaque jour, les attitudes et les comportements que l’école exige de ses élèves et qu’il faut maîtriser pour apprendre et réussir sa scolarité.

 

Malgré son air plus « cool », l’école maternelle  est bel et bien le lieu où les bébés se transforment en écoliers, en douceur (en rondeur !) sans doute, mais en profondeur. C’est là que se fait le déclic majeur, c’est là que les enfants comprennent ce qu’ils font effectivement en classe, au-delà des jeux, des activités, des dessins, des coloriages, des découpages : ils apprennent à lâcher la logique ronde, affective, individuelle, particulière, pour saisir la logique carrée, cognitive, collective et universelle ! Ils changent de regard sur eux, sur les autres et sur le monde.

 

Mais on le sait, tous les enfants ne sont pas sur un pied d’égalité pour réussir ces multiples passages de registre et de logique ; ceux dont la famille a un moteur carré, qui  connaît bien l’Ecole, ses enjeux et ses méthodes, ceux qui y vivent l’écrit comme un rituel chaleureux et utilisent la parole pour raisonner, ceux-là éviteront les malentendus et choisiront plus sûrement les attitudes qui mènent à l’acquisition des savoirs. Ils comprendront vite que lorsqu’ils dessinent des cerises dans des petits paniers, ce n’est pas pour la beauté du dessin mais pour apprendre le calcul. Ils saisiront d’emblée que les questions de Madame sur les animaux ne servent pas à dire ce qu’on aime mais à classifier les mammifères …

 

La maternelle devient de plus en plus incontournable car elle porte le défi de transformer tous les enfants en élèves capables d’acquérir des savoirs universels sous la forme scolaire. Pour cela, elle doit examiner minutieusement ses pratiques enseignantes afin d’en éliminer toutes les confusions, les malentendus, les pièges, dans le but de rendre plus explicites les attentes carrées de l’école et de faciliter le passage des petits enfants, encore tellement ronds !

 

 

(1) Un principe est un élément prépondérant, qui prime sur d’autres, nécessairement présents aussi, mais qui restent secondaires, moins importants. L’idéal-type ainsi décrit n’existe pas à l’état pur dans la réalité, mais cet outil sociologique permet de discerner les éléments déterminants et d’établir des comparaisons, ici entre les deux groupes que sont la Famille et l’Ecole. 

(2) Ces passages sont détaillés dans le  dépliant « L’école maternelle est un coffre au trésor ; et si on l’ouvrait ? » édité en 2004 dans le cadre de la campagne « Ecole-familles : des trésors à découvrir ! ». A voir sur le site www.enseignement.be page publications.

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